Image par Günther Simmermacher de Pixabay
Et au moyen âge, ça se passait comment ?

Rire, une influence du diable

Le rire trouble la raison, disait-on au moyen âge. Doit-on alors n’être que sérieux ?

Qui rit au moyen âge ?

Avez-vous déjà vu un prédicateur, un moine, un clerc se fendre la pêche en se tapant les cuisses ? Vindieu, quelle grossièreté ! Il faut dire que notre Seigneur ne se gausse pas, et qu’il a créé l’homme à son image.
Eh bien, regardez maintenant les sculptures et les fresques !
Qui rigole ?
Satan et ses suppôts, les satyres et les sorcières…
Mais leur rictus n’exprime-t-il pas la méchanceté, la perversité ?
Alors ?
Est-ce bien de rire ?

Non ! ce n’est pas bien

Avant le XIe, surtout les bénédictins refusent le rire, car il les éloigne de Dieu. Et seul le silence leur permet de s’approcher de Lui. Et puis, qui a déjà vu une représentation du Christ riant ?
Pourtant, des moines, des autres ordres peut-être, jouaient beaucoup aux devinettes, et elles sont légion (1), genre : « Qui est noir et fait du blanc ? »… La vache.

Avec Saint François d’Assise au visage épanoui et à la parole peut-être ironique, comme se plaît à le dire Dario Fo (2), le rire se libère un peu. La risée joyeuse est tolérée, mais pas la moqueuse, celle du diable.
Naissent alors des affrontements entre bénédictins et franciscains pour une histoire de rire. C’est le thème du Nom de la rose, d’Umberto Ecco.

Quant au clergé, il permet un sourire, comme celui d’un gisant, ou bien du bout des lèvres.

Si ! c’est bon de rire

« Ça dilate la rate », disaient les médecins qui attribuaient à l’organe la vertu de purifier le sang, en chassant la mélancolie.
Et puis, il faut pardonner aux vieillards et aux femmes : « les premiers ont perdu leur faculté de discernement et les secondes en manquent par nature » a dit le pédagogue juriste du XIIIe, Philippe de Novare.

Mais le peuple recherche les occasions pour s’esbaudir, et il plaisante de tout. Même des infirmes, des fous et des aveugles. Même d’une exécution : trop drôle la peur du condamné et ses gestes obscènes au bout de la corde. Et en plus, il pisse…
Et on rit en groupe, on se stimule. C’est bon pour le moral… mais non pour les religieux qui ne voient dans l’hilarité que la vulgarité (3) et la trace du diable.

Mais les fabliaux, contes à rire, ravissent les cœurs

L’Église va mal. Les ouailles bavardent pendant la messe. Certains travaillent même le dimanche, bravant l’interdit. Des clercs utilisent alors les fabliaux dans leurs sermons pour retenir les paroissiens. Et devant ces laïcs insoumis, les prédicateurs se servent de ces textes amusants, profanes et parfois osés, voire crus, comme support de leur enseignement moral ou même d’une conversion. Tel le récit de la femme qui rêve de vit, et qui va au marché s’en acheter un beau. Ou celui du chevalier qui faisait parler les cons (sexe féminin).

Et même avant, deux rois ont ri sans retenue

Saint Louis, dit-on. Et à tel point que son confesseur le suppliait de se retenir le vendredi.
Philippe Auguste aussi. Il blaguait souvent et demandait de faire circuler ces plaisanteries. Ainsi, pensait-il, on rirait de ses bons mots, et non de lui.
Comme il était un peu chargé d’embonpoint, son médecin le voyant se saisir du pichet lui conseille de couper son vin avec de l’eau.
— J’ai très soif, répond le souverain. Alors, si je bois un gobel de vin, puis un autre d’eau, cela reviendrait au même, pas vrai ?
L’homme de science réfléchit, puis en convient.
Alors, Philippe Auguste se verse une belle rasade de vin, l’avale d’une traite, puis dit :
— Je n’ai plus soif.

Les dames de la cour ne seraient pas sérieuses dans leurs prières  ?

Ces femmes élégantes de haute lignée ne se séparent pas de leur livre d’heures, ouvrage de prières, enrichi d’enluminures.
Mais,
Si on regarde de près, des « drôleries de marge » apparaissent comme des hommes escargots, des chevaliers luttant contre des lapins, des phallus ailés…

Comme quoi plaisanterie et recueillement ne sont pas incompatibles.

© 2013 Institut de recherche et d’histoire des textes
© 2013 Institut de recherche et d’histoire des textes

 

Quant aux éclats et divertissements des jeunes et moins jeunes dans la rue ou à l’Université, ce sont d’autres histoires

Notes
(1) « Plaisanterie de moines », Joca monachorum
(2), Dario FO, prix Nobel de littérature, François, le Saint Jongleur
(3). Il est amusant de noter que « foule » en latin se dit : vulgus. Et vulgaris, signifie vulgaire… N’y a-t-il pas un air de famille ?

Sources : conférence de J. Berlioz, Le rire de J. Le Goff, Paillards et polissons de JP Leguay

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9 commentaires

  1. Merci pour ces succulentes « anecdotes » !
    Et comme le disait Rabelais, qui était clerc, et clair : « Mieulx est de ris que de larmes escripre, pour ce que rire est le propre de l’homme. »

    1. Et avant notre grand Rabelais, c’est Aristote qui a reconnu dans le rire, une qualité bien humaine.

  2. A quand l’histoire de l’herbe aux pendus?

    1. Excellente idée ! C’est comme si elle était déjà écrite
      je vois que la sorcellerie, ça vous titille :-)))

  3. GILLES ROUYER a dit :

    Chère Sylvie, merci pour ce texte succulent que j’ai dégusté avec le plus grand sérieux 😉

    1. avec un verre de vin coupé d’eau, j’espère 🙂

  4. Monique Lamarche a dit :

    Merci Sylvie et bravot ! il est excellent ce texte, je l’adore, vraiment !

    1. Si j’ai pu au moins vous faire sourire, je suis ravie. Car, je ne m’en cache pas, j’adore rire

  5. Monique Lamarche a dit :

    Merci Sylvie et bravo ! ton texte est excellent, je l’adore, vraiment !

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