La légende de Jean l’Effrayé

Le forgeron au moyen âge, un exclu indispensable

Épargné par la peste, porte-parole du village, homme essentiel dans une société rurale. Et pourtant, les villageois repoussent le forgeron…

La forge et la peste

Le forgeron ne cesse d’aller de l’enclume au fourneau, de frapper le fer, de crier des ordres à son apprenti et à son ouvrier.

Pas de temps mort dans cet antre bruyant. De quoi décourager les rats qui recherchent une vie au calme. Grâce à quoi, à cette époque, expliquent certains historiens, la peste s’attaque moins aux forgerons. Mais n’est-ce pas plutôt une marque du diable protégeant ses fils ?

Que pensent les ruraux ?

Le forgeron domine le feu, manie les flammes… Un exploit que seuls les fils de démon peuvent réaliser, ou les créatures des entrailles de la terre, ou encore les sorciers. Ne transforme-t-il pas des « matériaux » en fer ?
Et puis, il peut vivre dans une chaleur aussi suffocante que celle de l’enfer.
Bref, il inspire la crainte, d’autant plus que la peste fuit devant lui. mais ils ont besoin de cet artisan. Alors, les habitants le poussent vers un hameau, un lieu-dit… loin d’eux.

Hors du village !

« Poser son enclume » à la lisière d’une forêt a certainement comblé le forgeron, parce qu’il a besoin d’arbres pour nourrir son feu. En effet, il lui faut bien quatre parties de charbon de bois pour une de fer.

Avec l’apparition des grandes forges au XVIe, cette utilisation excessive entraîne la destruction des forêts. Au XVIIIe, une fois les ressources locales épuisées, les forges déménagent vers un nouveau lieu boisé, et le prix du charbon de bois augmente.

Le forgeron de campagne, une entreprise multiservice

L’outillage en fer se développe beaucoup entre le Xe et le XIIe et les petites forges se multiplient surtout dans le nord de la France. Les demandes d’objets se diversifient (outils, armes, lames, serrures, clefs, socs, faucilles, haches, cercles de tonneau, armures…). Alors, à la campagne, en plus de fabriquer et d’entretenir les outils agricoles et les ferrures, le forgeron honore toutes ces demandes. C’est l’homme indispensable dans une société : il fournit même les armes aux chevaliers et seigneurs…

Codex 2554 folio 37r – XIIIᵉ siècle
Österreichische Nationalbibliothek

Par contre, en ville, certains vont se spécialiser. Au XIIIe siècle, à Paris, on répertorie une douzaine de métiers liés au travail du fer : taillandier, haubergier, serruriers…

Le porte-parole des paysans

Le seigneur, client du forgeron qui s’occupe de ses armes, lui concède des privilèges : le droit de couper du bois, de chasser, du port d’armes, du pacage de chevaux… Alors, cet artisan, à la fois homme de la terre et du fer, devient le représentant et le porte-parole des revendications paysannes auprès du château ou de l’abbaye.

Du forgeron au maréchal-ferrant.

Dès le Xe siècle, un forgeron qui possède quelques connaissances vétérinaires, s’occupe aussi de la ferrure des bêtes, en utilisant son propre fer et ses clous. Ce savoir lui confère un prestige dans la société.
Comme les seigneurs et les nobles n’hésitent pas à s’endetter pour acheter un destrier venant d’Espagne ou d’ailleurs, le commerce des chevaux devient de plus en plus juteux. Alors, des forgerons se spécialisent dans la ferrure. Ils deviennent maréchaux-ferrants (2), mais aussi les médecins du cheval (3).

psautier de Gorleston (BL Add Ms 49622 folio 193)
medievalblacksmith

Mariages arrangés

À cette époque, on se marie souvent entre forgerons, charrons et aubergistes (qui accueillent les chevaux à ferrer des voyageurs). Ainsi, les affaires restent en famille.

L’art du fer forgé, c’est pour les ecclésiastiques

L’art du fer ouvragé, appelé autrefois « serrurerie », concerne la clôture des habitations et des meubles. ces artistes-forgerons existent avant le XIIIe. La grille de l’abbaye cistercienne d’Ourscamp en reste une preuve. Mais sous l’influence italienne, il se développe surtout à partir du XIVe. Les grilles des églises s’ornent alors de motifs végétaux ou animaux.

Où sont les forges d’antan ?

De nos jours, on repère sur les cartes l’emplacement des hameaux et lieux-dits où vivaient les forgerons : la Forge, la Fargue, Laforgue, Forges, Lafarge, Fargeix, Faurie…

Jonathan Kemper

NOTES

(1) Les outils du forgeron se voient sur plusieurs miniatures de la Passion du Christ : tenailles, clous et marteaux …


(2) En fait, le terme « maréchal » dérive d’un ancien mot qui signifie un domestique chargé de soigner les chevaux.

(3) La première école vétérinaire sera fondée au XVIIIe à Lyon.

 

 

REMARQUE :

Les Lefèbure, Fèvre, Forgeau, Faure, Fabre… ont tous un ancêtre forgeron.

DICTIONNAIRE DU MOYEN FRANÇAIS :

  1. Taillandier = fabricant, marchand d’outils tranchants pour charpentiers, charrons, cultivateurs…
  2. Haubergier =fabricant de cottes de mailles

 

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4 commentaires

  1. Bara a dit :

    Très belle explication de l’origine du forgeron

  2. Bernard a dit :

    Bonsoir
    Très bon blog, simple, clair, précis.
    Je m’ intéresse à l’époque du moyen-âge et je me régale avec vos écrits.
    Merci

    1. oh!Merci. C’est vraiment gentil de me dire cela, parce qu’en tant qu’auteur, que ce soit pour les articles de ce blog ou pour mes livres, seuls les lecteurs peuvent affirmer si c’était intéressant ou pas. Partager mes connaissances, ma passion du moyen âge est un de mes plaisirs. Un autre est celui d’écrire. Dans ce blog, je réalise les deux. Encore merci. N’hésitez pas à me poser des questions. Si je ne connais pas le réponse, je chercherai.

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