Et au moyen âge, ça se passait comment ?, La légende de Jean l’Effrayé

Le charbonnier, un des bourreaux du Moyen Âge

Homme libre et inquiétant, le charbonnier  suit le bûcheron, va de forêt en forêt , travaille nuit et jour sans se soucier des villes. Pourtant, les villageois tremblent de le savoir dans leur bois… À juste titre ? Voyons ça…

À l’origine est la forêt

Tapisserie de Bayeux · XIe siècle / Crédits : Ville de Bayeux, DRAC Normandie, Université de Caen Normandie, CNRS, ENSICAEN

À partir du Moyen Âge, l’exploitation du fer se développe, et les forges (1) se multiplient. Cette « industrie » du fer nécessite du feu, et en grande quantité. Alors, des bûcherons abattent des chênes et des hêtres. Puis, en maniant le feu, les charbonniers transforment ce bois en charbon. Ainsi, de nombreuses clairières apparaissent dans les milieux boisés.

Ces deux corps de métiers, responsables de la déforestation, sont honnis par le peuple médiéval.

Cent hectares de forêt détruits en un mois

« À l’époque de Philippe le Bel (fin XIIIe — début XIVe), il fallait environ 10 kg de bois pour faire 1 kg de charbon, et une fosse charbonnière pouvait ainsi détruire en un mois jusqu’à cent hectares de forêt ». (2)

E.C.H. Dannenberg,

Seulement, les exploitants trouvent le transport du charbon de bois plus facile que celui du bois brut. De plus, pour un même volume, le charbon dégage davantage de chaleur. C’est donc plus rentable… Alors, on « oublie » le côté dévastateur de l’opération.

Crédit : Unsplash

 

Suspect et diabolique

Le charbonnier ne peut être qu’un être diabolique puisqu’il manie le feu destructeur. D’autre part, son visage  noir de fumée, son travail nocturne, et sa vie secrète au fond des bois le rendent suspect aux yeux de la population. Car qui peut s’activer la nuit, sinon le diable  ou ses suppôts ?

En effet, le charbonnier trime de jour comme de nuit : il n’a pas le choix. Le feu nécessite une surveillance constante : il peut très vite embraser toute une parcelle, en profitant de la moindre erreur ou négligence.

La meule, un savoir-faire

Le charbonnier suit l’itinéraire des bûcherons et installe sa charbonnière sur le parterre de leurs coupes.

Crédit : Die Hausbücher der Nürnberger Zwölfbrüder

Là, avec des ouvriers du feu, le charbonnier amasse, entasse les branches coupées et laissées sur place pour leur donner le temps de sécher. Il termine en recouvrant de terre, les quarante à cinquante stères formant la meule.

Domaine public. Coupe d’une meule de charbon de bois avant la mise à feu.

Une fois cette masse de bois allumée, les hommes ne la quittent plus des yeux . Car le plus léger coup d’air pourrait tout compromettre. Ils restent  vigilants, et au fur et à mesure que la carbonisation progresse, le charbonnier rectifie le tirage,  observe les fumées, écoute les craquements…

Pas de repos pendant dix mois

Ni dimanche ni jours de fête, pour ces hommes qui, de jour et de nuit, surveillent à tour de rôle le feu.

Ils commencent en septembre avec le bois coupé en juillet, et s’arrêtent à la Saint-Jean. Après, ils craignent trop les risques d’incendie.

Toute une vie dans des cabanes

Les charbonniers dorment dans de simples cahutes, confectionnées de branchages et de rondins, à proximité de la meule. Mais, contrairement à bien d’autres travailleurs, ils sont libres, et vont de coupes en coupes, de forêt en forêt et de cabane en cabane.  Cependant, leur pauvreté les entraîne tout en bas de l’échelle sociale.

Ils auraient avec eux, disent certains auteurs, une chèvre pour le lait. D’autres parlent aussi d’un cochon et d’un âne de bât…

Au village, il a mauvaise réputation

Les ruraux voient en l’arbre, un « être » vivant et noble; et dans la forêt, des ressources alimentaires et médicinales. Lors, ils considèrent le bûcheron et le charbonnier comme des êtres malfaisants, des bourreaux, puisqu’ils tuent et brûlent « des vies » généreuses et protectrices. De plus, l’arbre est encore vénéré dans les campagnes, mais en secret.

En fait, le peuple craint les hommes qui manient le feu. Et ces charbonniers, vivent en plus cachés, en forêt, haut lieu de brigandage !

Unsplash

Pour eux, ils servent autant le diable que le forgeron (1). En plus, ils se les imaginent  comme des sauvages violents, velus et sales qui, imitant les bêtes, se terrent au fin fond des bois.  Ils ne peuvent être que suspects et démoniaques. Et d’autant plus que ces nomades ne quittent une forêt que pour en rejoindre une autre. Ainsi, s’étend leur œuvre destructrice.

Tel est l’imaginaire de la société médiévale, nourri par les rumeurs, les légendes et les écrits des auteurs des XIIe et XIIIe siècles.

NOTES

(1) voir l’article du blog : le forgeron, un exclu indispensable. On appelle aujourd’hui ces forges à bras, bas fourneaux, pour les différencier des hauts-fourneaux.

(2) R.Bechmann, Des arbres et des hommes. La forêt au Moyen Âge

MOMENT DE VIE D’UN CHARBONNIER

(extrait de la légende de Jean l’Effrayé, tome 1 )  :

Par cette nuit de janvier 1329, sur la paillasse qu’il partage avec Ysabel et Jehan, Raoul n’arrive pas à dormir. Il entend des voix derrière la porte de cette cahute de charbonnier, perdue dans une des forêts de l’abbaye de Chaalis (…) Le froid se faufile sous la porte, profite de chaque fente (…)

— C’était sûrement les charbonniers. Ils ne se reposent pas la nuit. Ils veillent leurs feux, dit Jehan entre deux bâillements.

(…)

La porte s’ouvre. Les enfants sursautent (…). Une tête noircie apparaît dans l’embrasure, leur ordonne d’aller ramasser de quoi nourrir le feu, puis disparaît aussitôt. La porte se referme.

Dans cette aube hivernale, Raoul et ses deux amis assemblent rameaux et branchages morts, les lient et portent leur fagot. Le charbonnier empoigne un tas de bois scié, gelé et le transporte dans une brouette jusqu’à la charbonnière en grimaçant d’effort. Puis, les bras encore endoloris par la charge, l’homme surveille les bûches déversées dans la fosse d’où émanent des gaz aux odeurs âcres. Tous ses sens sont en éveil : il veut éviter tout accident. Raoul, Jehan, Ysabel ne parlent pas, lui obéissent, impressionnés par son art de transformer le bois, non pas en cendres, mais en charbon. Puis, ils l’accompagnent pour la pause déjeuner. (…) ils croquent leur tranche de pain imbibée de sauce et couverte de feuilles de chou.

— Il est dur, votre travail, dit Raoul en croquant dans son pain.

— Ma vie est difficile, oui. Dangereuse, même. Le feu est sans pitié. Il profitera de ma moindre erreur. Je peux être trahi par ma fatigue et périr carbonisé. Mais je suis libre, petit. Je suis libre.

Ses paroles s’échappent dans un voile de buée. (…)

— Vous ne dormez jamais ? demande Raoul en voyant l’homme bâiller.

— On se relaie jour et nuit pour nourrir la meule, ce tas de bois coupé qui carbonise, là, devant toi. Il est d’ailleurs temps d’y retourner.

(…)

Raoul ne répond pas. Dans la fosse devant lui, une parcelle de la forêt se consume. Autour, la place est propre. Aucun débris végétal, aucune pierre. La chaleur le réconforte un peu, mais n’apaise pas sa colère. Bien au contraire. Il rumine des plans de fuite.

Soudain, une brise pénètre, s’insinue dans ce lieu pourtant abrité. Les hommes crient et s’agitent, car le moindre courant influence le tirage. (…)

 

 

 

 

 

 

 

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2 commentaires

  1. Franz a dit :

    Bonjour,

    Merci pour ces récits très instructifs (au sens de plaisir). Vous faites un beau travail. Je m’intéresse aux charbonniers en tirant un fil qui part de la flèche d’un arc en passant par les férons. Mais ça se situe au 11ème siècle et rien n’est fait pour éclairer notre lanterne, que ce soit dans les sources anciennes ou dans la littérature scientifique (accessible au public)
    Amicalement
    FC

    1. Merci beaucoup pour votre commentaire. cela me touche beaucoup.
      Il faut savoir que dans le siècle qui vous intéresse, les chroniqueurs étaient des moines. Et à cette époque, ces moines sont pour la plupart issus de la noblesse. Alors, la vie des charbonniers,ferrons ou du peuple en général ne remplissaient pas beaucoup les pages de leurs manuscrits.
      L’arc est venu tardivement chez les français. C’est d’ailleurs une des raisons de leurs défaites à Crécy et à Poitiers contre les archers anglais.
      Pour la documentation qui vous intéresse, sachez que les archives des musées sont ouvertes au public. Il faut juste motiver votre demande pour être accepté. de plus, les documentalistes des musées sont très très compétentes. C’est là que je traîne souvent :-)))

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